FITHEB 2014 : « Hagati Yacu », je n’ai pas choisi ma place. Par Hurcyle Gnonhoue, le 15 décembre 2014.

 

Hagati Yacu, Meilleur spectacle du Fitheb 2014 ©Bénincultures

« Tout va bien se passer ». La comédienne, avec cette phrase sur la langue, pressée et l’air presque traqué, venait de m’installer sur un casier de boisson. En plein scène, derrière des barricades en bois, comme s’il s’agissait d’un enclot, d’un refuge, en écho aux chapelles de l’église catholique où moururent des milliers de Tutsi. Mais tout se passera-t-il aussi bien ?

Je n’aurais pas dû la croire. D’ailleurs, un de ses confrères de scène n’a cessé de dire, tout au long de la performance, cette sentence : « Il ne faut pas croire tout ce que vous voyez ni tout ce que vous entendez. Les gens sont malins, ils savent quand on les observe et ils ne sont plus sincères. Ils mentent comme ils respirent… ». Dans « Hagati Yacu », que ne faut-il pas croire ? Tout se passe-t-il franchement bien ou mal ?

A cette étape, nous sommes au deuxième tableau de cette représentation. Je ne suis plus un spectateur, à cet instant. Je suis un témoin. J’assiste à ce qui se déroule. De l’intérieur. L’angoisse, le souffle râpé des comédiens, les sauts de barricades, les cris, les hurlements : « ils le disent à la radio, Dieu est avec nous ». Et c’est qui lui, Dieu. Ils sont eux dix. Dix comédiens à empester la violence et ils parlent de Dieu. Il est de quel camp, Dieu ? Hutu ou Tutsi ? A-t-il confié à ses bergers d’autoriser le massacres de ses fils et filles dans ses temples ?

Ici, l’adversité est couperet, la rupture a lieu. Les machettes planent dans l’air. Le moment d’avant pourtant, dans le premier tableau, tout était encore calme. Rassurant. Mais, là, c’est la faillite des nerfs. Ils sont en faillite. Ce qui se passe est d’autant plus tendu que leur seuil d’acceptabilité de l’innommable est atteint. Quelle galère ! Tantôt, de la place Lénine au Complexe scolaire protestant Béthanie d’Akpakpa, l’ambiance était un tantinet respirable. Un matin de toute normalité. Juste des discordances. Ne pas partager les mêmes points de vue, c’est une règle. Seulement, en dessous, couve une plaie derrière les apparences. Donner son nom réel est une condamnation. Dire son origine est source de stigmatisations. La suspicion. Et tout doucement, le mal grandit, les regards s’évitent, le passage de quelques maitres effraie. Et nous voici au fort du conflit.

Rien ne sera plus comme avant. Dieu l’a décidé. Tu es Tutsi ? Un Hutu modéré ? Tu es un cafard. A écraser, religieusement. Il faut exterminer les autres. S’y appliquer avec soin, avec méthode, tuer et garder en réserve de la force pour continuer jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de vivants de cette ethnie pour s’occuper de leurs morts. Exterminer. Les refuges sont envahis, les hommes réduits en dépouilles. Par nombre, par maison, par rue. Des morts pillés.

On sort de ce tableau abattu, flagellé jusque dans l’âme. Les comédiens ont su s’y prendre. Ils souffrent dans leur affrontement. Un jeu presque nu, violent. Et comme sorti d’une chambre noire pour le fond d’un gouffre existentiel abyssal, le spectacle aborde son troisième chapitre. Des tracées parallèles de bandes papier blanc sont couchées sur le sol de la place Lénine. Ils s’y installent, mes bourreaux de comédiens, dans une configuration plastique. Lavés de peinture à huile rouge, noir, blanc, ils se meuvent tels des représentations de corps achevés, en sang rouge vif, calcinés ou brûlés. Le résultat est là, une épouvante. L’envie de sortir tout ce qui squatte l’estomac. Le cri !

Les couches de l’arme

« Hagati Yacu » se décline en trois tableaux. De l’un à l’autre, la recherche de l’adhésion du spectateur est manifeste. Il ne vient pas regarder, il est impliqué, embarqué. Continuellement, il est installé dans la scène par des sièges mobiles, des casiers de boisson. Aussi, ne jouent-ils pas avec lui, les comédiens.

Les formes d’expressions sont à raison multiples sans ce spectacle. Du théâtre aux arts plastiques (peinture/sculpture) en passant par la danse contemporaine, le témoignage récit, le spectacle explore des possibles du vivant sur scène. Avec cette diversité d’outils artistiques et documentaires, « Hagati Yacu » prend tout le sens composite du théâtre. Ce que la parole n’exprime pas, le corps en témoigne, soit en adversité, en fuite ou en impuissance.

L’étape de la peinture reste un moment intense en métaphores au cours de cette représentation. Par la suggestion de corps calcinés, brûlés, ensanglantés et avec en fond sonore, le témoignage de bourreaux, de victimes, l’instant est davantage essorant. Le poignant, c’est aussi les affrontements traduits dans le jeu par une sorte de chorégraphie où la danse contemporaine est convoquée. Les enjeux de la pièce grandissent par ces traitements iconiques qui, ne pouvant et ne devant pas reproduire la réalité, font appel à l’image.

Aucun trauma, une mise à l’index

A aucune place lors de cette représentation, on ne saurait se retrouver indemne. Les dix comédiens qui figurent ici les protagonistes du génocide rwandais vous impliquent très tôt dans le spectacle. Des adresses, des clins d’œil ; les liens sont établis. Vous les connaissez désormais. Qui teigneuse, qui funambule, qui naïve… qui complexe. Et en un seul moment, ils se refusent à être découverts. Ils ne se reconnaissent même plus. Vous les poursuivez, les interrogez. Mais alors, c’est leur drame que vous ramasser. S’il ne massacre pas avec l’énergie qu’ils vous ont communiquée au départ, ils tombent sous la violence en face. Vous, votre désarroi en puissance dans l’âme.

On aurait pu voir, sentir, entendre ces râles en 1994 au Rwanda si la communauté internationale avait permis un regard de ce côté. Tout se passa incognito. Dans le respect du vœu des effaceurs de vie, rendre au silence ceux qu’ils vomissaient par leur racisme. Dalila Boitaud-Mazaudier et les siens rompent ce vide. Dans la suite des nombreux travaux de mise à lumière de ce drame de l’humanité moderne, Uz et Coutumes dépose sa part de refus. Une part d’autant plus vivante qu’elle est donnée par le théâtre.

« Hagati Yacu », « entre nous » en langue Kinyarwanda, est une réelle violence faite à l’ignorance des hommes. Il ne bouleverse que pour dire : « voici ce qu’à pu être ces jours d’atrocités ». Le saisissement n’étant pas pour affecter l’équilibre, il n’est opéré que pour simplement montrer. Attirer l’attention. Et savoir in fine que pareil monstre sommeille en chaque individu. Que si de ces élans devront exister encore, une fois de plus, l’humanité aura largué sa conscience.

Si on doit regretter avoir été dans ce gouffre spectaculaire, qu’on n’ose pas laisser à son esprit l’excuse de l’oubli. Il s’impose de le recouvrir de la dure connaissance des faits, où qu’ils aient été consignés, quels que soient les supports. Il ne faut pas omettre. Savoir pourra immuniser l’élan de s’y commettre de nouveau. Je n’étais pas à ma place comme tout Tutsi en 1994. Essayez.

Par Hurcyle Gnonhoue, le 15 décembre 2014.

 

HAGATI YACU / Entre Nous, le teaser :

 

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