Murambi, 27 octobre 2013

Chroniques Rwandaises / 27 octobre 2013

Murambi.

A quelques kilomètres de Gikongoro, dans la Province du Sud.

Il convient de n’écrire que pour cet endroit, comme l’a fait notre ami si cher Boubacar Boris Diop, avec « Murambi, le livre des ossements ».

Murambi

Nous avons quitté Kigali pour quelques jours, direction Butare : ancienne capitale, ville universitaire. Deux heures de route par voies express, beaucoup plus si l’on s’arrête le long du chemin, pour poursuivre, ce que nous avons fait, la rencontre avec les sites mémoriels qui nous invitent tout au long du périple à des arrêts évidents pour courber la tête vers le sol et saluer dans le silence celles et ceux qui furent d’abord vivants. Puis massacrés.

Le chemin vers Murambi fut ainsi, des tombes, des ossements, des images d’enfants, de femmes, d’hommes, arrachés à la vie quand ce n’était pas l’heure, jetés contre un mur, découpés, humiliés, abandonnés. Leurs cris résonnent sur l’asphalte, la territe, dans le creux des marais. Nous ne pouvons pas ne pas les entendre. Ils sont ici bien avant nous, bien après. La rivière Nyabarongo est aussi boueuse que l’amertume des larmes que nous retenons, par pudeur sans doute ou pour éviter l’effondrement.

Murambi.

C’est le matin sur les collines, la brume s’enlève comme un voile sur le drame. Une route puis une piste, des gens tout au bord, tout au long, Murambi est un bout de monde, encastré, perdu.

Nous nous tenons devant le lieu, sans un mot.

Il n’existe pas d’autre endroit comme ici, nulle part.

Murambi est un piège, pensé par les hommes pour d’autres hommes. C’est évident : une bâtisse dressée entre des collines  dont on ne peut s’échapper, des montagnes – prisons qui ont perdu les hommes.

Ils sont venus ici par milliers, obligés par les autorités locales qui leur promettaient sécurité et protection, ils en sont morts, comme du bétail, abattus consciemment, lentement ; étouffés par un impossible écho. La vallée s’est tue quand leurs cris déchiraient les alentours.

Murambi est un creux dans le monde. L’humanité ne se relèvera pas de cet endroit. Les morts de Murambi ne doivent pas nous laisser tranquilles.

Plus tard, je ne saurais faire autre chose que ramasser des cailloux, comme pour témoigner d’une forme de vie minérale. La mort est ici tellement inouïe, réelle, violente ; nous nous raccrochons au vivant dérisoire, sans y croire pourtant.

Quelques pierres pour garder une trace de ce qui voulut tant effacer l’homme.

Murambi.

Comme un hurlement.

D’abord le Musée qui raconte, explique, relate. C’est nécessaire.

Celles et ceux qui y furent, qui y sont morts dans le dénuement le plus total, celles et ceux qui survécurent, on ne sait comment, à moitié morts ils se redressent et racontent.

Ceux qui tuèrent, pensèrent l’autre comme un moins que rien, l’enfermèrent dans un camp, lui prirent tout l’humain et laissèrent une boucherie désolée dans un des plus bel endroit du monde.

Les complices français qui furent si aveugles que l’on ne peut y croire. Et pourtant, le machiavélisme n’a pas de fin, nous plongeons dans l’horreur en voyant, encore, les mains tendues vers le sauvetage.

Ici, le monde a été incapable de tout.

Murambi nous empêche bien des mots dont nous ne sommes plus dignes.

Quelques baraques, des corps entassés nous livrent encore, vingt ans après, l’odeur de leur décomposition et devrions nous être gênés ?

C’est une honte de plus. Ils sont là, secs, tendus, nous arborons nos vies avec tant de certitudes. Ici, plus rien. Des gens morts.

Il faut se répéter ces mots là. Des gens morts en entier devant vous. Seuls les regards manquent et pourtant quel dialogue…

Nous n’irons pas plus loin, je le crois véritablement, nous ne pourrons pas aller plus loin que Murambi.

Les femmes ouvertes, les enfants se cachant, les décharnements de circonstances, les os fracassés, les bouches etouffées.

Nous ne pourrons pas allez plus loin.

C’est comme une demande à l’humanité qui reste, qui continue.

Une supplication.

Murambi est un naufrage.

Nous ramons comme à contre courant mais il est trop tard pour embrasser ceux là.

Trop tard pour bien des choses.

Et pourtant, ouvrir les yeux est un devoir, entre l’Eucalyptus et la vie qui s’éparpille dans les collines.

Murambi, un cauchemar et un rêve de celles et ceux qui luttèrent contre le mensonge, la faim, la misère jusqu’à laisser leurs peaux à la chaux blanche pour que nos yeux soient des visions.

Car nous sommes les barreaux de leur mortelle prison.

Murambi.

Dalila Boitaud Mazaudier

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