Dans le danger de la langue

Mots de langues, photo de Cécile Marical

« Pour l’instant c’est l’état du vocabulaire qui a pris les coups.
Nous rabâchons de bouches en oreilles les mêmes mots qui colonisent puis saturent l’espace de la pensée.
Nous allumons machinalement des radios qui crachent en boucles raides des verbes, des adjectifs, des syntaxes et des grammaires qui jusque-là n’existaient que rarement, poétiquement parfois dans l’éclatement pluriel, ou alors historiquement dans le marquage au fer des époques les plus sombres.
Le contexte a imposé la tournure des phrases et du monde jusqu’à la nausée de l’esprit. 

Pour l’instant c’est le vocabulaire dis-je, mais en réalité cela a déjà atteint le langage.
Ce n’est déjà plus techniquement froid dans la répétition incessante, c’est le renversement du sens.
La torture de nos oralités.
Parce que le langage est malade lorsque nous croyons ce que nous disons.

Et si bientôt, dans les minutes qui viennent, par la terrible force des choses surdosées, nous nous mettons à penser ces mots et cette insupportable récurrence, alors la langue elle-même sera détroussée dans son essence : parler pour ne rien dire d’autre qu’une force poétique qui nous donne vie.
Rien d’autre qu’un amour fou du mot précis que l’on choisit pour ses silences, celui qui ouvre un œil, déforme une bouche, postillonne une oreille, détraque les sens les uns pendant les autres.

La langue, vacarme-bourrasque, désir d’incomplétude, insurgée dans sa trame.
La langue comme enchevêtrement de territoires, ennemis ou fraternels, millénaires ou d’avant-garde, arrachée aux entrailles d’une Terre qui nous multiplie.

La langue de l’incendie permanent.

La langue qui nous exhorte, qui nous supplie de lui sauver la peau avec les sirènes de la sémantique.
Faute de quoi nous étoufferons de ne plus pouvoir nommer autre chose que cet étouffement-là. »

Dalila Boitaud Mazaudier
Paris, 15 octobre 2020
Cité Internationale des Arts
Artiste en résidence / programme TRAME du 7 octobre au 28 décembre

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