Rue 89. le 23/08/14, par JP Thibaudat. Théâtre de rue : 24 heures non-stop au festival d’Aurillac

Rue 89, par J.-P. Thibaudat, chroniqueur, Publié le 23/08/2014.

Théâtre et Balagan

Chronique ambulante d’un amoureux du théâtre, d’un amateur de l’Est et plus si affinités.

Théâtre de rue : 24 heures non-stop au festival d’Aurillac

Opera Pagaï, scène de « Cinérama » (Vincent Muteau)

L’avenir du théâtre de rue est-il aux compagnies qui se lèvent tôt  ? C’est ce que tend à prouver cette 29e édition du Festival d’Aurillac au commencement et au terme d’une folle journée de ce festival qui en compte quatre et qui comme à chaque fois, concentre en quatre jours des centaines de propositions. Celles choisies et limitées (une grosse vingtaine) du festival officiel et celles (innombrables) et non choisies (premier demandeur, premier servi) des compagnies de passage dont l’accueil et l’emplacement (gratuit) sont gérés par l’équipe du festival (un anti « off » avignonnais en quelque sorte). C’est parti.

8h50 : Opéra Pagaï

Le rendez-vous est devant le théâtre d’Aurillac, mais on n’y entrera pas. Opéra Pagaï, l’une des meilleures compagnies de théâtre de rue, comme elle ne va pas tarder à le prouver encore une fois, n’apprécie guère les lieux confinés, ce qui ne l’empêche pas de travailler au corps l’intimité. Le secret des êtres derrière des rideaux, des vitres d’un quartier pavillonnaire ( « Safari intime »), ou au cœur de la cité, sur la place d’une ville comme c’est le cas pour leur nouvelle création «  Cinérama  ». Non loin du théâtre, c’est à une terrasse d’un café que l’on est invité à s’assoir, place de l’hôtel de ville. Un café, des oreillettes pour chacun et le spectacle commence.

Spectacle  ? Les passants de la place n’y voient que du feu. Sans doute certains habitués s’étonnent-ils de voir une terrasse de café si pleine à 9 heures du matin alors qu’il fait un rien frisquet, mais aucun ne remarque à la terrasse d’en face, celle du café L’Epilogue (c’est bien le nom du café) un homme et une femme dans les 35 ans qui discutent. Or cela, nous, nous l’entendons dans nos oreillettes.

L’homme et la femme sont attablés autour d’un projet de scénario qui n’avance pas, alors ils ont une idée lumineuse  : et si tout se passait ici, sur cette place ? Tiens, cet homme qui passe là et qui ressemble à Al Pacino (et hop ! On envoie en sus dans les oreillettes la musique du «  Parrain  »), appelons-le Mario, il est au chômage mais il a un projet de petite entreprise, il doit aller chercher son fils à l’école… propose le scénariste qui lui-même a un fils du même âge, semble-t-il. La scénariste, qui vit des amours compliquées avec un certain Fred (qui se révélera être un flic trempé dans la scoumoune) et qui n’a pas encore d’enfant, n’est pas toujours d’accord avec son acolyte scénariste, ce qui nous vaut à vue de savoureux retours en arrière.

Le scénario que l’on voit s’inventer à vue s’offre, en effet des repentirs, propose plusieurs pistes avant d’en choisir une. Apparaîtront différents passants qui le resteront pour la foule de la place de l’hôtel de ville mais se révèleront être pour nous, qui les entendons ou entendons les scénaristes parler d’eux, des personnages.

La femme en jaune qui travaille à la banque située juste derrière nous et dont le patron habite en face au deuxième étage et est un fondu de chants lyriques. Mais encore la femme seule dépressive qui a rendez-vous avec un type via un site de rencontres. Enfin, merveilleux personnage, Tony, le garçon de café de L’Epilogue, et tiens, si c’était son dernier jour de travail, s’il allait partir à la retraire sans rien dire à personne. Le personnage d’abord secondaire va prendre peu à peu de l’épaisseur, les personnages solitaires se croiseront, la vie des scénaristes et celle de leur fiction s’imbriqueront. Peu à peu, d’autres lieux de la place seront investis par l’histoire (fenêtres d’appartement, boutiques, toit).

Opera Pagaï, scène de « Cinérama » (Vincent Muteau)

A cela s’ajoutent les rencontres de hasard, un véhicule qui s’attarde sur la place, le scénario, diaboliquement réglé, ménage quelques moments d’improvisation. On sourit souvent. La comédie s’invite au cœur du drame (le moment le plus dramatique – mort d’homme – sera aussi le plus comique). Nous ne dirons rien de l’épilogue fleur bleue ou rose qui se fomente à la terrasse de L’Epilogue.

A l’instar de ses scénaristes et pour cause, le spectacle jubile d’imagination. Et, à travers les mythologies filmiques qu’il colporte (course-poursuite des films policiers, face à face des westerns, comédie d’amour aigre douce entre Jeunet et Pialat, citation de Jacques Demy, réplique («  pouic pouic  ») des «  Bronzés font du ski  », etc.), le spectacle porte bien son titre  : «  Cinérama  ».

Un titre qui a cependant le tort de résumer le spectacle à une forme, même s’il est vrai que chaque spectacle d’Opéra Pagaï propose une nouvelle forme narrative. La vie est faite de rencontres, de choix et de hasard, de chance et de malchance, le spectacle parle de cela et convoque notre intimité, les aléas de nos vies. C’est plein d’instants beaux et simplement percutants comme une chanson.

11 heures,15 heures : compagnie Uz et coutumes

On quitte la place de l’hôtel de ville, on traverse quelques rues étroites de la vieille ville où dans les chaudrons commence l’homérique combat entre les partisans de l’aligot et le tenants de la truffade, on gagne l’avenue de la République vers le haut de laquelle l’incomparable fromagerie Bonal vous offre des tomes de vieux Cantal et Vieux Salers à tomber, sans parler du Cantal réserve, puissante drogue, mais, revenons en arrière, plus bas dans l’avenue, pour assister au spectacle en trois épisodes titré «  Hagati Yacu  », c’est-à-dire « entre nous  » en langue kinyarwanda, la langue parlée au Rwanda.

Le spectacle de la compagnie Uz et coutumes entend rendre hommage aux Tutsis massacrés en évoquant la vie d’un quartier, à travers dix personnages, en particulier des femmes. Avant le massacre et déjà dans la menace et la question de l’exil (11 heures), puis le massacre (15 heures) et enfin, je suppose, l’après (17 heures), car j’ai renoncé à voir la dernière partie du spectacle.

Pourquoi  ? Parce que la pauvreté du récit scénique, la faiblesse de certains acteurs malgré une actrice impressionnante, peinaient à rendre compte de faits débordant déjà de récits forts et d’images terribles. La générosité ne suffit pas au théâtre, de rue ou pas.

17 heures : Teatro del silencio

La cuvette de la place des Carmes est comme un théâtre naturel ovale en pleine ville. Il y avait foule dans la cuvette et tout au autour, bien avant 17 heures pour assister à «  Doctor Dapertutto  » le nouveau spectacle de la compagnie chilienne Teatro del Silencio (installlée en France) chérie par le public et invitée régulièrement au festival. Un spectacle gratuit comme un sur deux des spectacles de la programmation officielle. Le titre du spectacle ne dit rien à personne ou presque à Aurillac et ailleurs, mais tout le monde du théâtre russe sait que derrière ce surnom se cache l’une des figures majeures du théâtre au XXe siècle, Vsevolod Meyerhold.

Avant de finir victime de la répression stalinienne (fusillé en 1940) et d’être rayé de l’histoire et de l’enseignement du théâtre jusqu’à la chute de l’URSS,

Procession par le Teatro del silencio (jpt)

Meyerhold aura écrit sans son journal cette phrase simple mais diabolique à l’époque stalinienne  : « Jaime la liberté, je la veux. » Elle figure en bonne place dans la cuvette de la place des Carmes et on peut y voir un calicot dressé par un festivalier anonyme. Le directeur de la troupe, Mauricio Celedon, a donc voulu rendre hommage à ce grand artiste que fut Meyerhold en affublant une partie de sa troupe du costume de Pierrot, personnage qu’il interpréta.

Mais le spectacle s’égare dans le spectaculaire  : à quoi bon cet enterrement de Lénine, cette ode à Staline inondée de fleurs rouges, ces hordes de pionniers, putes et prisonniers du goulag, tout cela entrecoupé de numéros honnêtes mais nullement exceptionnels de circassiens, au demeurant peu intégrés au propos, avec en sus un arrosage automatique de musique tonitruante ? Une bouillie à épater le festivalier et de fait beaucoup sont épatés. En revanche, le lendemain matin dans les rues d’Aurillac, par le même Teatro del Silencio, la procession de prisonniers précédée de cages-cachots et de gardes-chiourmes soviétiques, marchant sous la neige vers la lointaine Sibérie et ses camps, maltraités et disparaissant dans un camion, emportera l’adhésion de tous. Simple et bouleversant.

19 heures : Sébastien Barrier

Ne demandez pas la durée du spectacle. Il est «  possiblement sans fin  » dit le programme officiel. Ce n’est pas tout à fait une blague  : le spectacle dure au minimum quatre heures et, selon les soirs, l’humeur, la forme, peut se prolonger encore deux heures de plus. Ce qui n’est pas sans risque pour Sébastien Barrier, seul en scène, qui n’a que son bagout pour raccrocher les wagons. Le sujet, le bien boire (ce qui n’exclut pas le trop picoler), a de quoi faire saliver bien des gosiers et le titre du spectacle s’avère bien choisi  : « Savoir enfin qui nous buvons ».

Vincent Barrier (Vincent Muteau)

Un verre estampillé du titre du spectacle nous accueille à l’entrée, on dégustera au cours de la soirée les vins de vignerons ligériens de Nantes à Cheverny, des vins bien «  jolis  », bien bios et bien «  dynamiques  », des vins d’amoureux de la terre. L’un d’entre eux a commencé dans un productiviste Muscadet avant de foutre tout par terre, d’autres sont arrivés là presque par hasard. Ils ont pour noms Pascal Potaire et Moses Gadouche, Marc Pesnot, Noëlla Morantin, Thierry et Jean-Marie Puzelat, Agnès et Jacques Carroget, Jérôme Lenoir, Agnès et René Mosse. Tous vont désormais dans le même sens, celui des vins propres.

Des amitiés voire des amours et des rivalités se sont nouées entre eux, entre eux et Sébastien Barrier et c’est d’abord cela que raconte l’acteur quand il ne raconte pas sa vie au rythme de ses cuites ou ne prend pas sa guitare (le musicien en lui n’atteint pas le mollet de l’infini diseur qu’il est avant tout). Les vraies partenaires de l’acteur, buveur et cracheur de mots, ce sont d’abord les bouteilles dressées sur un piédestal en forme d’autel au bois chatoyant construit tout spécialement par un menuisier ami. Des photos de vignerons soutiennent le propos autant que les breuvages qui nous sont versés au fil de la soirée.

Sébastien Barrier aime le vin, aime boire, et aime plus encore la convivialité et la complicité que l’alchimie du bon vin et du plaisir à boire apporte à l’être humain. Mais, ne vous détrompez pas  : même à jeun, cet homme est intarissable. Dès qu’il ouvre la bouche, il faut compter au bas mot une heure trente chrono avant qu’il ne la referme. Un moulineur de paroles hors pair où la digression, le coq à l’âne et même à l’âme ont tous les droits. Cela vous enveloppe. Cela peut aussi vous bercer, voire vous endormir comme un moteur qui ronronne. A la fin, en guise de bon souvenir, le verre vous est offert.

24 heures : groupe Merci

Vite, on court jusqu’à la navette qui nous emmène du côté de minuit en dehors d’Aurillac, au Parapluie. Un instrument de travail bien équipé, financé en partie par le ministère de la Culture lorsque Catherine Tasca était aux affaires (elle est aujourd’hui la présidente de l’association Eclats qui gère le festival) et qui, tout au long de l’année accueille en résidence des compagnies de théâtre de rue en leur offrant d’excellentes conditions de travail. Parfois, certaines compagnies enchaînent par la présentation in situ de leur nouvelle création dans le cadre du festival.

C’est le cas du groupe Merci avec «  Trust- Objet nocturne N°24  » à partir d’un texte de Falk Richter, une compagnie de théâtre de rue qui a signé quelques spectacles mémorables. On est là loin du compte. Est-ce le fait d’être parti d’un texte  ? D’avoir travaillé dans l’isolement du Parapluie  ? Est-ce un coup de mou  ? Un propos qui, trop ambitieux, se perd dans sa complexité  ? Toujours est-il qu’on reste à la porte de ce spectacle comme devant celle d’un coffre-fort dont on n’aurait pas trouvé la clef.

5 heures : KomplexKapharnaüm

A 5 heures du matin, les agents du nettoyage de la ville sont éveillés et déjà au boulot, les couche-tard du festival ne sont pas encore dans leur duvet. «  Do Not Clean  » est le nom de la prochaine création du groupe lyonnais KomplexKapharnaüm qui sera créé au printemps 2015. Axe de ce travail  :

«  Face à la tactique de disparition et d’enfouissement à l’œuvre, tant dans le traitement des déchets que dans les dysfonctionnements de notre société, nous souhaitons observer les endroits où les rebuts renaissent. »

Il y aura des rencontres avec «  celles et ceux qui vivent ou survivent avec nos déchets, qui les traitent ou qui son “ traités ” comme tels  ». Et bien d’autres choses. Le spectacle futur n’en est qu’à ses premiers frémissements.

KomplexKapharnaüm en action de repérages (Vincent Muteau)

Aurillac est une étape. Comme chaque matin avant l’aube, la voiturette des services municipaux emprunte la rue des Carmes, l’une des plus animées durant le festival, de jour comme de nuit, l’une des plus polluées de déchets.

Surplombant le parebrise du véhicule, un mot lumineux isolé «  Bonjour  » et à côté, déroulant de mots comme dans les autobus, sauf que les noms de stations sont ici des verbes  : «  débarrasser, éloigner, oublier, refouler, aseptiser, ordonner  » parfois assortis d’une définition brevetées KK .

A l’avant du véhicule s’entortille une guirlande (forcément) verte, lumineuse et guillerette. Derviches tourneurs du bitume, les balais circulaires ramassent cannettes, bouteilles plastique, prospectus. Les festivaliers qui répugnent à aller se coucher s’écartent mollement pour laisser passer le véhicule, ou bien se lustrent les chaussures aux poils tournant des balais ou encore dansent devant entraînés par la musique qui sort d’une poubelle à roulette. Une poubelle elle aussi rehaussée de lumière et qui s’arrête parfois pour projeter sur un murs ou sur le sol un film warholien où l’on voit ce que voit une caméra fixée devant une poubelle du mobilier urbain, 24 heures durant. Intrigués, les promeneurs du petit matin, s’arrêtent, questionnent, discutent. Ce sont là des essais. Prometteurs.

A 7 heures du matin, les dizaines d’irréductibles couche-tard disparaissent avec le lever du jour. Deux heures durant, la ville devient étrangement calme et désertée. Cela ne durera pas.

Depuis le jour de l’inauguration du festival jeudi midi jusqu’à sa clôture ce samedi soir en passant par une éphémère occupation de la mairie vendredi suite à une manifestation dans les rues rassemblant plusieurs milliers de personnes, le festival aura été marqué par la protestation des intermittents et précaires. A Aurillac pas plus qu’ailleurs, la mobilisation ne faiblit pas. Aucun ministre n’a fait le déplacement à haut risque jusqu’au festival. De bout en bout, une énorme croix blanche sur fond noir, signe de ralliement de tous les intermittents et précaires, aura occupé le fronton de la mairie d’Aurillac, dont le maire est un fervent partisan du festival.

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