Note d’intention, Cécile Marical, plasticienne, Cie UZ et Coutumes

Dalila Boitaud et moi-même avons commencé un travail de réflexion autour du génocide des Tutsi du Rwanda il y a trois ans.

C’est avec Alexia Murekeyisoni, issue de la diaspora Rwandaise et résidant en France au moment du génocide de 1994, que cette recherche a commencé.

Nous l’avons côtoyée, écoutée puis interviewée de nombreuses heures, nous avons été bouleversées ensemble, alertées et mises en cause par ses récits.

Depuis lors nous lisons, regardons, cherchons, essayons de comprendre cette tragédie, à l’ombre et la lumière des documents, des récits de rescapés, des œuvres d’auteurs et des essais.

C’est aussi la rencontre avec Boubacar Boris Diop, co-auteur du spectacle avec Dalila Boitaud qui a été un élan à cette volonté de créer Hagati Yacu.

 La question de l’extermination systématique d’un peuple résonne d’une manière très forte pour chacun de nous, de manières différentes, à chacun son histoire, mais notre point commun est cette interrogation béante face à la barbarie des humains et en ce qui concerne le Rwanda, la résonnance terrible avec d’autres génocides.

Les approches politiques, historiques du génocide des Tutsi du Rwanda permettent la réflexion et de ne pas se laisser aller à la simplification et à la fascination.

Le contexte historique et économique jusqu’à 1994, la planification de l’exécution méthodique des Tutsi, la soumission à l’autorité, le rôle des médias au Rwanda mais aussi dans le monde, la banalisation des circonstances des meurtres, la bascule instantanée d’un ami en ennemi, d’une relation cordiale à un processus d’extermination, les fausses informations, la naissance d’un vocabulaire mit au service du pire, les manipulations, l’ignorance et la cruauté,  autant d’engrenages tragiques face à l’indifférence générale.

Ces trois années furent le temps nécessaire pour nous à essayer de comprendre, transformer, distancier, sans reconstituer.

Comment parler, montrer le génocide des Tutsis du Rwanda, transformer

grâce à l’art la colère, la stupeur, faire entendre une voix, celle des victimes

Qu’est-ce qui peut avoir assez de force face au génocide ? 

Qu’est ce qui peut contrer la folie de l’oubli ?

Comment agir face à la réalité historique ?

Nous sommes concernés.

Dalila Boitaud, porteuse du projet, œuvre à fédérer, écrire, rencontrer, apprendre de ce que l’on ignore.

Grâce à elle, le spectacle est tissé de relations et de liens forts avec des Rwandais, des historiens, des journalistes, des auteurs, des gens engagés dont le point commun est l’évidente ténacité.

A quel endroit l’art et l’engagement se croisent à forces égales ?

Vers le spectacle, acter les choses, essayer, avancer, recommencer jusqu’à ce que l’on arrive à donner à éprouver ce qu’il est en train d’advenir ; comment nos moyens d’artistes et d’humains, nos pratiques, nous permettent de mettre en jeu cela.

Egalement attentifs aux regards des rwandais, habités par la question car c’est tout le peuple rwandais qui l’est.

Et Dalila Boitaud a très vite mesuré à quel endroit de rigueur il fallait nous élever.

Il fallait des comédiens avertis, capables d’affronter et de jouer cette part de notre histoire, il fallait s’interroger chaque instant sur ce qui est juste et au cœur du spectacle.

En trois temps sur une journée, parler d’un million de morts massacrés systématiquement pendant trois mois tout en étant le lieu où la danse devient le théâtre, où le théâtre devient la peinture, quand il traverse des paroles recueillies et des musiques improvisées, quand il devient semeur d’idées et porteur de questions

Un espace de réflexion où chacun peut s’interroger à sa manière, avant, pendant et après.

Jouer dans la rue c’est graver un souvenir pour chacun lorsqu’il repassera à cet endroit : c’est un écho des espaces universels qu’on retrouve dans chaque pays, l’impasse, la place, le lieu de culte, le gymnase ou  le lieu désaffecté.

La question de la plastique et de l’espace ont prit une importance tant dans la scénographie, structuration et déstructuration de palettes, que dans la mise en jeu ;

Dans le premier épisode apparaissent, si les yeux des spectateurs fouillent et s’égarent, des portraits dessinés de Rwandais, entre question et accusation.

Puis « les gisants », vêtements encollés, empesés de peinture, figures figées aux corps absent, et pour chacun d’eux on réalise l’image d’une telle fin.

Le troisième épisode est complexe car donnant à imaginer l’irreprésentable

Quels sont les moyens de l’art face à cette immense souffrance ?

Quel est le lieu de la limite, jusqu’où peut on aller ?

Les six comédiens et danseurs, les corps et les vêtements enduits dans la peinture, freinés par le poids de celle ci sur les tissus imbibés, sont conditionnés par la préoccupation de laisser une empreinte visible sur les lais de papier blanc au sol.

Ils avancent, regards hagards, occupés à contrôler la trace qu’ils laissent d’eux même, se contorsionnent singulièrement en une étrange et vaine danse macabre scandée par le texte à trois voix, extrait de « Murambi, le livre des ossements » de  Boubacar Boris Diop.

Puis un décrochement exprime aussi qu’à cet endroit du théâtre le réel, indicible, n’est plus à imaginer.

Alors ce troisième épisode devient métaphore de la question des massacres systématiques, à l’heure où finalement les traces réelles du génocide disparaissent

petit à petit.

Hagati Yacu agit pour transmettre tout cela face à l’aveuglement et à l’indifférence, c’est notre histoire à tous, tissée de liens invisibles et poreux.

Hagati Yacu est un objet de mémoire et d’appui face aux disparus et à tous ceux qui sont orphelins de leurs passés et privés de leur histoire, pour qui, tout a basculé en avril 1994.

Cécile Marical, plasticienne.                                                                           

                                                                                                                        

 

 

Lien Permanent pour cet article : http://www.uzetcoutumes.com/note-dintention-cecile-marical-plasticienne/