Note d’intention, Boubacar Boris Diop, écrivain sénégalais

Mon premier contact avec la compagnie théâtrale « Uz et Coutumes » date d’avril 2010. Je vivais à l’époque en Tunisie et je me souviens de mon embarras après avoir reçu le premier mail, long et particulièrement enthousiaste, de Dalila Boitaud. Qu’allais-je bien pouvoir répondre à cette inconnue qui avait lu avec sérieux mon roman Murambi, le livre des ossements et était également très informée sur le génocide des Tutsi du Rwanda ? Je ne pouvais certes me contenter de réagir à son message par quelques phrases convenues et j’ai fait de mon mieux pour encourager un dialogue de qualité.

Puis nous nous sommes donné rendez-vous, Cécile Marical, Dalila et moi-même dans un café près de la gare Montparnasse.

Comme il fallait s’y attendre, la conversation a presque exclusivement porté sur la tragédie rwandaise. Et, bien entendu, nous nous sommes reposés les questions que soulève tout génocide : pourquoi ? Comment expliquer que les leçons de l’Histoire ne soient en définitive jamais retenues par personne ? Et pourquoi cette chape de silence sur le Rwanda, pendant et après le génocide ? Dans ce cas particulier, même l’exhibitionnisme sanglant des tueurs n’a pas suffi à attirer en son temps l’attention sur eux.

Mais d’un autre côté, il était rassurant de voir que nous n’avions pas oublié nous trois, les suppliciés des Cent Jours du Rwanda. Ils continuaient à mobiliser notre énergie créatrice mais aussi celle de milliers d’artistes et d’écrivains à travers le monde. Cécile avait apporté des éléments de son travail, centré sur le génocide,  et Dalila et elle parlaient avec feu de leur collaboration sur ce qui allait devenir Hagati Yacu/Entre nous. Il avait beaucoup été question cette après-midi là d’Alexia, survivante rwandaise qui se trouve à l’origine de la prise de conscience de Cecile et Dalila.

Mon roman lui-même, Murambi, le livre des ossements, avait déjà fait l’objet d’une lecture scénique à Bordeaux avec « La compagnie des labyrinthes » et une adaptation chorégraphique de Germaine Acogny et Kota Yamasaki, sous le titre Fagaala, continuait à faire le tour du monde. J’ai cependant très vite compris que le travail que comptait faire « Uz et Coutumes » allait en être l’expression artistique la plus achevée. Je me suis donc engagé sans la moindre réserve dans ce projet. La collaboration s’est poursuivie à distance mais j’ai eu l’occasion de mettre les choses au point plus directement avec Dalila. Notre seconde rencontre a en effet eu lieu à Rouen où je témoignais, avec la romancière et psychologue rwandaise Esther Muyawayo, l’historien spécialiste de la Shoah Yves Tournon et Marcel Kabanda, président d’Ibuka-France, en faveur de l’universitaire Jean-Pierre Chrétien et du journaliste Jean-François Dupaquier, tous deux attaqués en diffamation par un réfugié rwandais.Nous nous sommes de nouveau vus, Dalila et moi, à Paris à l’occasion d’une conférence organisée par l’historien Jacques Morel sur le génocide des Tutsi du Rwanda.

J’ai tenu à mentionner ces deux évènements parce qu’ils nous ont permis de parfaire notre collaboration sur Hagati Yacu/Entre nous mais aussi de mieux nous apprécier au plan humain. Ce qui m’a le plus impressionné, c’est que Dalila a tenu à y participer pour collecter autant d’informations que possible sur le sujet de son spectacle. Cela lui a permis de s’imprégner des enjeux philosophiques de la mise en fiction du génocide et ses fines observations ont nourri et rendu plus vivant et fort Hagati Yacu /Entre nous.

Pour toutes ces raisons, ça a été un bonheur de travailler sur mon livre avec une artiste aussi passionnée et indomptable que Dalila Boitaud.

Boubacar Boris Diop, écrivain

Université Gaston Berger, Saint-Louis (Sénégal)

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